Entretien : Godfrey Nzamujo (Songhaï)

Godfrey Nzamujo, pionnier de l’agroécologie béninoise, a fondé le centre Songhaï il y a trente ans. Dans cet entretien, il décrit son «projet de nouvelle société africaine», qui remet en question la «logique extractive» qu’adoptent nos économies.
_Par Pierre Gaultier

Version augmentée d’un article originellement publié sur LeMonde.fr.

En 1985, le prêtre dominicain Godfrey Nzamujo établit le premier centre Songhaï à Porto-Novo, capitale du Bénin. En compagnie d’un « groupe d’Africains et d’amis de l’Afrique », ce docteur en électronique et microbiologie, petit-fils d’esclaves américains, instaure une agriculture reproduisant les cycles naturels et une formation gratuite pour les Béninois. Trente ans plus tard, l’initiative, désormais soutenue par les Nations Unies, a essaimé au Nigeria, au Liberia et en Sierra Leone. À terme, une quinzaine de pays de la région accueilleront Songhaï.

Pour l’heure, treize sites existent. Le plus grand d’entre eux, celui de Katsina au Nigeria, s’étend sur 15 000 hectares – une véritable ville, qui devrait permettre à plus de 50 000 jeunes paysans de vivre de leur activité. Depuis les fenêtres de son bureau, Godfrey Nzamujo nous invite à contempler les grands arbres qui jalonnent les 22 hectares du centre Songhaï de Porto-Novo : « Quand je suis arrivé ici, rien ne poussait », se souvient-il.

Quels étaient vos modèles lorsque vous étiez jeune ?
Irvine, où j’ai étudié, était le campus californien où tous les professeurs avant-gardistes et contestataires, tous les fous se réunissaient (rires). Plusieurs disciplines s’y mêlaient, ce qui a changé ma vision du monde. J’ai nagé dans cette atmosphère, dont sont d’ailleurs issus plusieurs prix Nobel.

Certaines de vos lectures de l’époque ont-elles préfiguré Songhaï ?
Je pourrais citer des penseurs originaux comme Pierre Teilhard de Chardin, Alfred North Whitehead, Jeremy Rifkin ou Louis-Joseph Lebret, mais pour moi, le plus grand enseignant, c’était la nature. Mes professeurs m’incitaient à ne pas croire ce qu’ils disaient et à observer la réalité. Bien que j’aie des doctorats, je suis autodidacte : mes connaissances et expériences viennent du terrain, du laboratoire, de l’écoute.

«Le mode d’emploi que l’agriculture industrielle utilise pour la terre est mauvais car il n’est pas conforme aux vrais mécanismes de la nature»
(Godfrey Nzamujo)

Pourriez-vous résumer la « philosophie » de Songhaï ?
Nous partons du constat scientifique que tout est connecté. Or, un monde systémique comme le nôtre appelle des solutions systémiques, qui traitent la racine des problèmes et pas seulement les symptômes. Nous sommes au début de la « troisième révolution industrielle », après la première (machine à vapeur et charbon) et la seconde (électricité et pétrole). Aujourd’hui, notre civilisation a une faiblesse : elle repose sur une énergie fossile, centralisée, élitiste et qui détruit l’environnement. Certains pays prospèrent et d’autres pas, car le cœur du développement, c’est l’énergie. Ce que nous disons, c’est que celle-ci doit être exploitée et distribuée partout : chaque individu, chaque village, chaque zone doivent être des pôles d’action et d’invention reliés entre eux. Ce ne sont plus le président et le député qui décident : c’est large, « inclusif ». Nous apprenons l’autonomie à nos élèves : ils sont au volant, mais opèrent en équipe pour être plus forts. Les technologies que vous voyez ici découlent de cette vision : elles renversent l’entropie par le recyclage, qui permet de produire plus avec moins.

Emploieriez-vous le terme d’agroécologie ?
De biomimétisme, plutôt. Le mode d’emploi que l’agriculture industrielle utilise pour la terre est mauvais car il n’est pas conforme aux vrais mécanismes de la nature. Nous en avons trouvé un qui évite de « casser » la « machine » Terre. Chez nous, les déchets de l’élevage génèrent du biogaz ou sont transformés en compost, qui fertilise les sols sur lesquels nous cultivons les végétaux nécessaires à l’alimentation de nos animaux. Nos panneaux solaires et notre gazéifieur, qui se sert de la biomasse des rameaux ou des tourteaux, nous fournissent de l’électricité. Et nos graines de jatropha, muées en biocarburant, nourrissent les moteurs de nos machines, lesquelles sont souvent fabriquées dans notre fonderie à partir de matériaux récupérés.

bio_energie

Avez-vous tâtonné pour mettre en œuvre ces idées ?
S’agissant de certains détails, comme le choix des espèces végétales et animales les plus appropriées, oui. Mais globalement, j’avais tout en tête dès le départ. Il y a trente ans, j’ai vu que le capital environnemental de l’Afrique était énorme. Et je me suis demandé pourquoi un continent aussi riche était tellement pauvre. Et la réponse, c’est qu’une équation économique et sociale qui ne lui convient pas lui a été imposée.

Par les colons.
Oui. Ils ne venaient pas pour développer le continent, mais pour amasser ses trésors. Ils ne venaient pas pour que les habitants se prennent en charge, mais pour les embarquer et en faire ce qu’ils voulaient. Pour justifier leur comportement, ils ont échafaudé des théories racistes selon lesquelles les autochtones étaient des sous-humains. Et ils ont établi une économie et une société extractives. Si un chef d’État commençait à déranger cette mentalité, ils le renversaient et installaient des fantoches, même après l’indépendance. D’où l’instabilité de l’Afrique. Dans ce système colonial et élitiste, les Africains n’ont plus le droit de décider. Les Français ont coupé la tête de leur roi, fait la Révolution, proclamé la liberté, l’égalité et la fraternité, mais en Afrique, ils ont placé des petits monarques pires que Louis XVI. Partout en Afrique, le pouvoir politique se confond avec le pouvoir économique. Tout est fait pour maintenir l’oligarchie. Pour que l’Afrique ne se développe pas, on a créé une structure de non- développement extractive au sein de laquelle l’énergie humaine et l’économie ne peuvent se libérer.

«Les Français ont coupé la tête de leur roi, mais en Afrique, ils ont placé des petits monarques pires que Louis XVI»
(Godfrey Nzamujo)

La démarche de Songhaï est donc fondamentalement politique.
Oui. Nous sommes un espace politique, au sens noble du mot : créer le bien commun. Songhaï est un laboratoire qui, parce qu’il fonctionne, gêne ce modèle extractif. Nous montrons la voie : un projet de nouvelle société africaine, un cadre concret autorisant l’homme à produire lui-même suffisamment de richesse pour subvenir à ses besoins. Changer légèrement de couleur, comme on peut le voir en France quand on passe d’un parti politique à un autre, ne nous intéresse pas. Pour nous, la transformation doit être radicale.

Comment s’opère le processus de décision dans les centres Songhaï ?
Tout le monde est représenté au niveau des instances de l’ONG Songhaï – l’Assemblée Générale, le Conseil d’Administration et le Think Tank –, dont les membres se réunissent deux ou trois fois par an pour définir notre programme de façon participative – ils apportent des critiques et discutent des problèmes, ce qui conduit à des ajustements et des améliorations. On met en place des commissions, on vote puis, dans chaque département, des personnes, tenues par un mandat impératif, doivent exécuter les décisions collectives – si elles ne les respectent pas, elles « sautent ». Tout repose sur l’obligation de rendre des comptes : tous les vendredis, elles présentent leurs actions à tout le monde. Il y a également une rotation des tâches – nous encourageons la polyvalence – et des lieux – on peut changer de site selon les désirs et les besoins.

Les autres centres sont-ils indépendants vis-à-vis de celui de Porto-Novo ?
Chacun d’entre eux est dirigé par un groupe ayant à sa tête un leader qui consulte le centre régional, d’où il reçoit des orientations concernant les activités et projets du site. Au bout de quatre ans, un centre est supposé être autonome.

«Toute l’organisation de Songhaï repose sur l’obligation de rendre des comptes»
(Godfrey Nzamujo)

Quelles sont les relations entre les différents centres ?
Chaque site s’adapte à sa zone géographique. Par exemple, ceux du nord du Bénin cultivent davantage de céréales et de tubercules, tandis que ceux du sud investissent dans la production maraîchère et halieutique et dans l’agro-industrie. Ainsi, le sud, fortement peuplé, devient un marché pour le nord. Et le sud vend ses poissons, ses bananes ou ses ananas au nord.

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Évidemment, il n’est pas dans l’intérêt des dirigeants africains d’étendre les principes de Songhaï : cela leur enlèverait du pouvoir (rires).
Exactement. « Don’t rock the boat », dit-on en anglais. Quand tu as le pouvoir, tu ne veux pas être dérangé. Mais nous avons avancé : le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, est venu ici, de même que son prédécesseur Kofi Annan et de nombreux dirigeants africains. Songhaï devient un projet régional. Ce n’est pas facile, mais nous allons continuer, et le succès de chaque centre Songhaï crée une culture du succès. C’est une vitrine qui dit au monde entier : « Si vous cherchez la solution, regardez ce que nous faisons. Peut-être cela vous inspirera-t-il ».

Comment créer un changement d’ampleur ?
Par l’éducation. Depuis 1989, 3 370 hommes et femmes âgés de 18 à 35 ans ont fréquenté les bancs de Songhaï.

Quelle proportion de Béninois ?
La majorité. Des gens de tous âges et de toutes les régions du pays. Viennent ensuite les Nigérians.

«Le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, est venu ici, de même que son prédécesseur Kofi Annan et de nombreux dirigeants africains. Songhaï devient un projet régional»
(Godfrey Nzamujo)

En plus de vos jeunes étudiants, formez-vous des paysans déjà en activité ?
Oui. En 2014, à Katsina, après seulement quelques semaines passées chez nous, une vingtaine de paysans pauvres, ne parlant même pas l’anglais, se sont regroupés pour cultiver 1 000 hectares – moitié maïs, moitié soja.

Que deviennent les anciens ?
Certains d’entre eux dirigent nos centres nigérians, libériens et sierra-léonais. La quasi-totalité des personnes qui travaillent chez Songhaï ont été nos élèves.

En 1985, auriez-vous réussi à vous implanter ici sans le soutien du gouvernement marxiste-léniniste qui vous avait fourni une parcelle de 1 hectare ?
J’ai eu de la chance : en tant que jeune professeur d’origine nigériane et de nationalité américaine, j’étais une curiosité. Le président Kérékou a rapidement vu que nous faisions quelque chose et que nous étions simples, et il nous a protégés, de même que les gouvernements suivants qui percevaient la qualité de notre travail.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
La liste est sans fin. Tout d’abord, l’état d’esprit. Certaines personnes ici voyaient le projet ainsi : « Les Blancs amènent l’argent et on se partage le gâteau ». Je leur ai dit : « Non, c’est votre projet, et le gâteau, il faut le préparer vous-mêmes ». Et quand nous avons obtenu des résultats, nous avons suscité des jalousies. Certains cadres du ministère de l’agriculture perpétuaient la mentalité extractive des colons : ils la défendaient farouchement car elle coïncidait avec leurs intérêts. Ils voulaient nous détruire. Ils nous accusaient de subversion, d’espionnage, et je leur répondais que je ne pouvais pas en faire avec des cochons et des poulets (rires). Nous avions réalisé une newsletter, et des cadres l’ont communiquée au gouvernement pour nous dénoncer. Et j’ai dit : « Mais quelqu’un sait-il lire l’anglais ici ? Nous faisons de la publicité pour le Bénin ! Nous montrons un autre visage, positif, de l’Afrique. Vous devriez nous payer, Monsieur le Président ! » (rires) Aujourd’hui, Songhaï est un objet de fierté. Ceux qui s’y opposent se taisent ou s’en vont.

«Au départ, les cadres du ministère de l’agriculture voulaient nous détruire. Ils nous accusaient de subversion, d’espionnage, et je leur répondais que je ne pouvais pas en faire avec des cochons et des poulets»
(Godfrey Nzamujo)

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Des habitants de Porto-Novo ou de Cotonou m’ont dit que vos produits étaient trop chers pour eux. Et effectivement, ils sont plus coûteux que ceux du marché. J’ai souvent fréquenté la boutique du centre ces dernières semaines, et j’y ai surtout vu des Occidentaux.
C’est une idée fausse, et nous allons tenter de la corriger. Par exemple, bien que notre riz soit de qualité, il est compétitif et son rendement, trois fois supérieur aux standards du pays. Nous battons les records et concurrençons l’agriculture conventionnelle en quantité. Nos produits ne sont pas élitistes, ils permettent de vivre mieux et de prévenir la maladie. Par ailleurs, afin que les paysans trouvent des débouchés et se nourrissent bien, nous mettons à leur disposition des moyens techniques, des semences, des crédits ainsi qu’un réseau de distribution également implanté au Nigeria. À cet égard, nous fonctionnons comme une sorte de coopérative.

Pensez-vous exporter en dehors du continent africain ?
Pas tout de suite.

Parce que vous auriez besoin d’un label ?
Non. Nous sommes notre propre certification (rires). Nous envisageons même de certifier les agriculteurs qui respectent nos normes.

A lire également, l’article jumeau de Benjamin Polle publié sur LeMonde.fr.


Parcours

nzamujoGodfrey Nzamujo – Photo : Benjamin Polle et Julien Le Net.

1949
Naissance à Kano (Nigeria).

1974-1983
Etudes en économie, ingénierie électrique, informatique et microbiologie en Californie.

1985
Fondation du premier centre Songhaï près de Porto-Novo, au Bénin.

1989
Lancement du cycle de formation de jeunes entrepreneurs agricoles.

2000
Création de deux centres Songhaï au centre (Savalou) et au Nord (Parakou) du Bénin.

2002
Création du premier centre Songhaï nigérian. Publication d’un livre, « Songhaï, quand l’Afrique relève la tête », aux Éditions du Cerf.

2008
Lancement du projet de réplication du modèle Songhaï dans onze autres pays africains, soutenu par les Nations Unies.

2011
Implantation de Songhaï au Liberia et en Sierra Leone.

2015
Célébration des trente ans de Songhaï.

Mars 2016
Parution de son second livre, « Songhaï. L’Afrique maintenant ! ».

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4 réflexions sur “Entretien : Godfrey Nzamujo (Songhaï)

  1. aldor2012 dit :

    Bonsoir,

    Je viens de le rencontrer. Son discours sur le systémique et la globalité m’a effectivement immédiatement fait penser à Teilhard de Chardin. C’est un chouette bonhomme.

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  2. Flora dit :

    Cet homme est extraordinaire! Il doit être un modèle pour les africains qui vont en Occident: aller chercher la connaissance et venir l’appliquer en Afrique pour sortir notre continent de l’ignorance et de la pauvreté. Bravo Father Nzamujo pour ce beau travail accompli!

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  3. Serge Guy Noupa Kouamo dit :

    Bravo professeur , vraiment l’Afrique a besoin des hommes comme vous !
    Comment peut on faire pour vous suivre à distance, vos cours je veux dire,
    Je suis camerounais basé à douala et suis très intéressé par vôtre concept!

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