Entretiens : del Toro, Hiddleston et Wasikowska (Crimson Peak)

LA LEÇON DE CINÉMA DE DEL TORO

Guillermo del Toro image Hellboy 2

Le réalisateur érudit et enthousiaste de L’Échine du Diable, Hellboy et Pacific Rim analyse les moments les plus marquants de son somptueux Crimson Peak.

Articles originellement publiés dans le n°19 de Popcorn (octobre 2015).

deltoro1Guillermo del Toro : « Un spectre traverse l’arrière-plan avant de poser sa main sur l’enfant, allongée au premier plan. J’avais dessiné ce passage dans mon carnet de notes. Il s’inspire de ce que m’a raconté ma mère quand j’étais petit : quand sa grand-mère est morte, son fantôme lui a rendu visite dans son lit. J’ai découpé la scène au lieu de la tourner en plan-séquence, car je voulais montrer en plan rapproché la manière dont cette créature se déplace ».

deltoro2« Jessica Chastain et Tom Hiddleston complotent dans un parc. Pendant les répétitions, j’ai vu Mia Wasikowska en arrière-plan, et j’ai eu l’idée de placer les visages de Jessica et Tom au premier plan et de les plonger dans l’obscurité, alors que le reste du monde est dans la lumière. J’ai expliqué au chef opérateur que je voulais insérer un éclairage intérieur dans un extérieur. C’était adapté aux desseins des personnages et à la nature des relations qui les unissent ».

deltoro3« Mia et Tom dansent ensemble pour la première fois. J’ai préparé les mouvements de caméra très méticuleusement : je voulais que la scène soit fluide, magique, joyeuse et très chorégraphiée, comme un conte de fée – c’est Cendrillon et son prince –, mais aussi qu’elle soit très érotique, très intime dans la manière dont ils se touchent l’un l’autre. Ils tiennent tous les deux la même bougie, et elle n’est pas tombée une seule fois pendant le tournage ! ».

deltoro4« Tom et Mia arrivent à Allerdale Hall. Quand j’ai vu la première maquette de la maison, j’ai dit au designer de construire une petite pièce à l’entrée où je pourrais placer la caméra : pour que le plan montre l’ensemble de la demeure, il me fallait davantage de recul, même avec un objectif grand angle de 14 mm. Quand j’ai vu le décor définitif, j’ai décidé que Mia ne chuterait pas du deuxième étage, comme je l’avais prévu, mais du troisième – et c’est vraiment elle qui tombe ».

deltoro5« Le meurtre. La caméra s’attarde sur la lame de rasoir, mais finalement l’assassin défonce la tête de sa victime sur l’évier. C’est sauvage et inattendu. Je voulais rendre hommage au roman gothique, très populaire à l’apogée de l’ère victorienne : le grotesque et le sublime, le sexe et la violence s’y entrechoquaient. Pour un public d’aujourd’hui, ces livres sont gentillets, et cette explosion de brutalité vise à reproduire l’effet que produisaient ces œuvres à l’époque ».

deltoro6« Mia identifie un corps à la morgue. Mia n’arrivait pas à pleurer, et je lui ai proposé de prendre la main du défunt, de sentir qu’elle est glacée et de dire « Mais pourquoi est-elle froide ? », avant d’étreindre le corps comme s’il s’agissait d’un bébé… Cette scène a été largement improvisée lors des répétitions – pendant le tournage, deux heures avant que le reste de l’équipe n’arrive, je réunis les acteurs et nous préparons les scènes de la journée ».

deltoro7« Dans un couloir de la maison, une créature rampe vers Mia. Tous les spectres du film sont des acteurs avec du maquillage, retouchés en postproduction. Dans l’Echine du Diable, les fantômes représentent quelque chose d’inachevé. Ici, ils incarnent le passé, et tout ce que la famille de Tom et Jessica a fait à ses enfants : l’isolement extrême dans un grenier, l’abandon, la brutalité de leur père et de leur mère… ».

deltoro8« Le film s’ouvre et se conclut avec la même image intrigante : une fille en blanc dans un décor blanc. Il était très important pour moi de procéder ainsi. Au départ, vous ne savez pas qui elle est, ni où elle est, ni ce qu’elle fait là, mais vous voyez qu’elle est blessée, qu’elle a une coupure sur sa joue et qu’elle pleure. Elle fait un geste que vous ne comprenez pas, mais à la fin vous savez ce qu’elle touche ».


LES SECRETS DU PIC CRAMOISI

Tom Hiddleston (Avengers) et Mia Wasikowska (l’Alice de Tim Burton) évoquent le tournage de cette étincelante romance gothique, et leur collaboration avec Guillermo del Toro.

Crimson-Peak-review

Guillermo del Toro vous a fourni une dizaine de pages d’informations sur votre personnage : son enfance, ses goûts, ses forces et faiblesses… En quoi était-ce utile ?
Tom Hiddleston : Ce travail d’imagination fait partie des tâches d’un acteur, mais avec une biographie aussi complète, vous pouvez jouer avec davantage d’honnêteté. Interpréter un personnage fictif, c’est comme apprendre à connaître un ami : plus vous en savez sur lui, mieux vous le comprenez et mieux vous saisissez son regard sur le monde – vous éprouvez de la compassion pour lui.

Quels conseils Guillermo vous prodiguait-il sur le plateau ?
Mia Wasikowska : Il soulignait toujours l’énergie d’Edith. Le public devait ressentir sa puissance de caractère dès les premières scènes, et pas seulement à la fin du film – lorsqu’elle tente de se sortir de ce guêpier et devient très active, agressive et fougueuse. Dans l’une des scènes, nous avons ainsi décidé qu’Edith se tiendrait debout au lieu d’être assise : en dépit de sa maladie, elle ne se soumet pas à la situation et parvient à trouver le courage inouï de se lever.

Tom : Guillermo répétait que Thomas était rongé par la honte et la culpabilité, qu’il aspirait à devenir meilleur mais était piégé par son passé. Il m’a dit d’habiter cette tension, de vivre cette lutte intérieure entre qui nous étions, qui nous sommes et qui nous voulons devenir.

Guillermo storyboarde ses films en détail. Avez-vous pu improviser ?
Mia : Parfois, les réalisateurs très visuels vous obligent à vous adapter systématiquement aux plans qu’ils ont prévu de tourner, mais Guillermo ne voulait jamais que la caméra nous contraigne. Quand nous tentions quelque chose, il ajustait.

Tom : Il réécrivait le film au fur et à mesure. Il était très collaboratif et nous demandait sans cesse notre avis sur notre placement, notre position, notre timing – le moment et l’endroit où nous devrions nous embrasser par exemple. À un moment charnière, Edith et Thomas sont en haut de l’ascenseur. Edith l’accuse de lui avoir menti, et dans le script nous avions tous les deux de très longues répliques. Nous avons lu la scène pendant les répétitions et elle sonnait faux. Nous l’avons donc énormément raccourcie : Edith fait désormais trois déclarations, auxquelles Thomas répond par de simples confessions – « I did », « I did » et « I do ».

Mia, j’ai été frappé par ce moment où Jessica Chastain saisit une casserole remplie à ras bord et l’écrase violemment sur la table en haussant soudainement la voix devant vos yeux pétrifiés. A-t-elle été modifiée pendant les répétitions ?
Mia : Oui. Dans le script d’origine, il me semble qu’elle me giflait, mais Jessica et Guillermo ont changé la scène. Même si je savais ce qui allait arriver, c’était terrifiant (rires).

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Vos partenaires vous ont-ils surpris ?
Mia : Oui. Quel que soit votre degré de préparation, jouer est toujours un acte spontané. Dans une scène qui, je crois, a été coupée, Edith est très mal en point et l’intensité brute, à fleur de peau des expressions et du regard de Tom m’a étonnée, et a provoqué chez moi une réaction naturelle – presque réelle.

Tom, votre personnage fait d’abord semblant de s’éprendre d’Edith, avant de tomber réellement amoureux d’elle. Le spectateur perçoit cette transition avant même que vous ne la formuliez verbalement. Vouliez-vous produire cette impression ?
Tom : Ce n’était pas mon intention, mais je crois que ce que vous avez ressenti chez mon personnage, c’est une vulnérabilité progressive. L’amour vous rend fragile, il ne vous rend pas charmant et charismatique : au début du film, Thomas a une allure, un mystère, un pouvoir, une grâce, une élégance, et quand il s’attache à Edith, il perd cette assurance et s’ouvre à elle.

Mia, vous partagiez déjà l’affiche de Only Lovers Left Alive avec Tom.
Mia : Oui, nous nous entendons très bien et ce niveau de confort, de confiance et de complicité aide beaucoup – d’autant que le tournage de Crimson Peak, qui a duré 68 jours, était bien plus long que celui du film de Jim Jarmush. Et comme Crimson Peak est une histoire d’amour, notre amitié contribue à faire affleurer une certaine émotion à l’écran.

La maison n’est pas un simple décor, elle a été entièrement construite. La considériez-vous comme un personnage ?
Tom : Oui. Jouer, c’est présenter des émotions fidèles à la réalité dans des circonstances imaginaires. Et lorsque celles-ci sont concrètes, lorsque vous n’êtes pas face à un écran vert, c’est beaucoup plus gratifiant : vous pouvez exister, agir dans un environnement fictif.

En utilisant les accessoires, par exemple ?
Tom : Oui. Le poids oppressant du passé s’incarne dans les vieux objets que nous manipulons – ces soucoupes, ces tasses, ces lits, ce linge de chambre dont Lucille et Thomas ont hérité de leurs parents. J’étais également fasciné par la cheminée. Dans l’une des scènes, Thomas devait servir le thé à Edith pour la première fois, dans un but spécifique qui génère une énorme tension. Initialement, nous étions assis sur un sofa, et j’ai suggéré à Guillermo de me détourner de Mia et de nourrir le feu, ce qui a fait « respirer » la maison et grandir les flammes de manière impressionnante. Nous avons souvent pratiqué cette cérémonie du thé avec Jessica, jusqu’à ce que nos gestes deviennent aussi automatiques que rouler à vélo : nos deux personnages sont frère et sœur, inséparables, et ils ont répété ce rituel pendant toute leur vie.

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