Entretien : Jonas Kyratzes (The Talos Principle)

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Le scénariste Jonas Kyratzes livre les clés de The Talos Principle, monumental «jeu d’énigme philosophique en vue subjective» qui surpasse Portal 2 sur tous les plans.
_Par Pierre Gaultier

Article originellement publié dans le n°9 de Games (septembre 2015).

Vous êtes un créateur indépendant, et c’est la première fois que vous collaborez à un jeu de cette taille – même si le studio Croteam (Serious Sam) l’a intégralement financé et développé, The Talos Principle est un triple A par son ampleur (25h) et ses hauts standards de production. Pourquoi a-t-on fait appel à vous ?
JONAS KYRATZES _ Tom Jubert (The Swapper) avait été contacté par Croteam. Il m’a proposé de coécrire The Talos Principle avec lui car toute l’équipe avait beaucoup apprécié mon jeu The Infinite Ocean, qui parlait également d’intelligence artificielle et de philosophie.

Selon vous, Joseph Michael Straczynski (Babylon 5) et les Wachowski (Matrix) « font partie des rares artistes à ne pas se vautrer dans la misanthropie ». Vous qualifiez même leur récente série, Sense8, de «chef-d’œuvre», d’«ode à l’humanité et à l’amour». The Talos Principle célèbre justement l’histoire et les spécificités de l’espèce humaine, mais il lui prédit également un sombre futur, même s’il affirme que le savoir de l’être humain peut survivre à l’être humain lui-même. Y voyez-vous une contradiction ?
Même si vous aimez la vie, et c’est mon cas, il est philosophiquement précieux de parler de la mort, car elle nous force à nous confronter aux limites de notre ego et à réévaluer nos priorités. Du coup, à mes yeux, The Talos Principle est assez différent des fictions post-apocalyptiques qui fétichisent la fin du monde ou s’en languissent. Raconter une histoire sur l’extinction potentielle de l’humanité nous permet de penser à la valeur de notre espèce et de notre civilisation. En définitive, ce jeu parle d’espoir, et de notre capacité à surmonter les défis les plus terribles si nous y travaillons ensemble.

«Parler de la mort nous force à réévaluer nos priorités»
(Jonas Kyratzes)

Quels livres ont influencé vos réflexions sur les sujets ambitieux abordés par le jeu – notamment la nature de l’être humain ?
Je citerais d’abord Carl Sagan : ses essais, ainsi que le show télévisé Cosmos, arrivent à exprimer une conception matérialiste du monde qui n’ignore pas la splendeur de l’univers. Par ailleurs, même si je rejette au moins la moitié de ce que disent les livres de G.K. Chesterton à propos du christianisme, ils m’ont énormément marqué. De même que William Blake, dont la poésie visionnaire a nourri à la fois ma série de jeux Lands of Dream et The Talos Principle (qui est presque une adaptation du Mariage du Ciel et de l’Enfer). Et n’oublions pas Olaf Stapledon, l’auteur de Star Maker, l’un des romans les plus ambitieux philosophiquement et les plus incroyablement beaux jamais écrits. C’est cet art-là que je chéris le plus : il consiste à regarder le monde les yeux dans les yeux, à scruter sans illusions notre place dans l’univers, et au lieu de s’en désespérer, à célébrer la beauté fragile de la vie et à lutter pour la préserver.

Vous êtes-vous appuyé sur vos expériences personnelles ?
Le jeu contient des bribes autobiographiques (lorsqu’un personnage se rend compte de la matérialité de l’existence parce qu’il souffre d’un mal de dents intensément douloureux, par exemple), mais l’intérêt de l’art est de transformer ces expériences pour les rendre universelles.

En quoi le jeu est-il lié à vos convictions politiques ?
L’art n’est pas une action politique, et ne remplace pas la participation réelle au combat en faveur d’un changement systémique. Cela dit, l’art reflète inévitablement les points de vue politiques des créateurs, et je suis sûr que ma perspective marxiste – ma perception positive de la technologie et de l’humanité, par exemple – a modelé le jeu. Mais le but de l’art n’est pas simplement de faire de la propagande – si j’avais voulu écrire un tract politique, c’est ce que j’aurais fait. Les personnages ne sont pas des porte-parole, ce sont des gens. Je partage la méfiance de Tolkien envers l’allégorie, et comme lui, je préfère l’«applicabilité» – le fait d’autoriser l’audience à tirer ses propres conclusions.

Le narrative design fait preuve d’une cohérence inhabituelle : le moindre élément du jeu est justifié par son scénario, et par les fascinantes archives textuelles que renferment les ordinateurs.
Oui, c’était l’une de mes obsessions. Par exemple, si le monde simulé que traverse le joueur ressemble au moteur de Serious Sam, c’est parce que les scientifiques qui l’ont bâti se sont servis du Serious Engine. Je rejette l’interprétation selon laquelle il s’agirait d’un jeu vidéo sur les jeux vidéo – l’art sur l’art est narcissique et superficiel. Mais The Talos Principle, en tentant de définir la nature de l’intelligence, inclut des réflexions sur l’importance du jeu, lesquelles expliquent aussi le caractère ludique de ce monde simulé. Toutes les pièces s’encastrent.

«Certains joueurs ont perçu The Talos Principle comme un antidote à l’ennuyeux cynisme adolescent qui nous entoure. J’en suis très heureux»
(Jonas Kyratzes)

Quelles réactions marquantes avez-vous reçues ?
Certains joueurs ont trouvé The Talos Principle inspirant, encourageant. Ils l’ont perçu comme un antidote à l’ennuyeux cynisme adolescent qui nous entoure constamment. J’en suis très heureux.

Quels auteurs aviez-vous en tête en écrivant l’extension du jeu, Road to Gehenna ?
Oscar Wilde, en particulier La Ballade de la Geôle de Reading – déchirant et plein d’affection pour les opprimés – et L’Âme de l’Homme sous le Socialisme – visionnaire et gorgé d’optimisme vis-à-vis de l’espèce humaine. Je pensais aussi à Wilde lui-même, cet homme brillant, si puissant et fragile, détruit par de véritables ordures et pourtant capable d’une telle grâce [condamné à deux ans de prison en raison de son homosexualité, Wilde est mort ruiné]. J’ai associé ces éléments à des fragments d’Olaf Stapledon [pionnier de la science-fiction], ainsi qu’à une perspective historique : qu’est-ce que cela voulait dire dans le contexte de l’époque ? Les contributions de ces individus géniaux sont si précieuses pour nous aujourd’hui, mais ont été si peu utiles à leurs propres vies. De nombreuses personnes aiment profondément Wilde de nos jours : qu’est-ce que cela signifie ? Et est-ce que cela change quoi que ce soit pour lui ?

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